Postface

 

 

 

Longtemps j’ai fait des postfaces de bonne heure.

Pour être neuf et disponible. Et pouvoir, en tout bien tout honneur, en toute empathie, parler de tous ceux et celles qui passent leur temps à écrire pour une seule (et bonne) raison, me pousser, moi, et je suis loin d’être parano, vers la tombe. Une tombe qui a maintenant l’image d’une poubelle, en bas, à droite, sur l’écran de l’ordinateur.

Je commence peu à peu à m’habituer à l’idée d’une drastique disparition. Plus besoin de faire partie de différents jury, où l’on attrape mal à l’âme en osant critiquer, dégommer, éliminer un texte écrit par quelqu’un que l’on ne connaît pas et qui en a chié pour pondre sa nouvelle. Et mal au ventre en reconnaissant que tel ou tel texte est bien, très bien, magnifique, ma foi, en y regardant de près, bien mieux que tout ce que vous êtes en train d’écrire.

La seule différence : vous, on vous nomme « écrivain » et eux, on les appelle « postulants » à un concours de nouvelles. Ça fait tout drôle. Surtout quand on les rencontre, après les délibérations, ce qu’il ne faudrait jamais faire. On découvre des personnes jeunes (ce que vous n’êtes plus), belles (ce que vous n’avez jamais été), timides (ce que vous avez appris, par force, à ne plus être). Pas n’importe quelles personnes : des étudiants et étudiantes qui ont atteint un niveau d’études que vous n’avez jamais espéré, même dans vos rêves batmanisés. Heureusement, ils ne le savent pas.

Alors vous tentez de plaisanter, de faire le beau, de ressembler à celui qui est juste, compétent, omniscient, alors que vous n’êtes qu’un péteux tentant de repérer, dans le regard de tous ces jeunes concurrents, la lueur blafarde vous disant que vous n’êtes qu’une merde.

Heureusement, tout cela se passe au moment des petits fours et des coups à boire. Ce qui permet de relativiser.

En effet, de quel droit peut-on se permettre de juger ? De placer un texte avant un autre ? D’établir une hiérarchie ? La seule réalité est l’adéquation avec ce que vous êtes, de ce que vous pensez être la littérature, de ce que vous aimez, de ce que vous tentez d’écrire opiniâtrement. Bref, vous êtes d’une conséquente partialité. Comme les frères Goncourt, ces gros nuls jaloux de tout le monde, et qui passaient le temps, avec une méchanceté sans égale, à épuiser la volonté d’écrire d’autrui.

Vous allez me dire, et vous aurez raison, alors, pourquoi acceptez-vous de faire partie de ce genre de sauterie, si ça vous fait tant de mal ? Si ça vous perturbe à un tel point ? Je ne sais pas. Sans doute par fidélité à celui qui me le demande. Sans doute par perversité, pour constater l’état des forces de l’armée qui se lève en face. Peut-être par sadisme, pour renvoyer la balle qui tue. Pour singer, va savoir, un prof ou un examinateur qui n’a pas compris, il y a longtemps, ce que j’étais ou pouvais être. Une façon honteuse de boucler la boucle. Non, je crois plutôt que c’est l’occase (elles sont moins nombreuses que l’on croit) de boire des coups à l’œil (un bordeaux surfait - comme le sont tous les bordeaux sulfités -) et de manger des canapés qui ont oublié d’être confortables.

Il va sans dire, les textes que vous venez de découvrir sont formidables. Ça y est, c’est dit. N’importe comment, vous êtes d’accord avec moi…

Jean-Bernard Pouy - Écrivain

 

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