Ne te retourne pas, Handala !
 

Préface de Jean-Claude Carrière 

 

Un romancier n’est pas un journaliste. Ni un historien. Il ne cherche pas une vérité historique, ou sociale, ou politique. Sa vérité à lui est une vérité dramatique : des évènements et des phrases qui semblent vrais. Vivants et vrais.

Pour cela, il a besoin d’une fiction, c’est-à-dire d’une histoire inventée – et non pas réelle –, de personnages qui n’existent pas. Cela a pu paraître absurde, mais c’est ainsi : il n’atteint sa vérité qu’à travers un certain mensonge.

Il est clair qu’Olivier Gérard, en choisissant Handala, cet enfant pauvre au dos tourné, né là où il ne faisait pas bon naître, a tenté de pénétrer, avec les moyens qui sont les siens, au cœur d’une situation qui nous paraît aujourd’hui sans issue : le conflit entre Palestiniens et Israéliens, qui dure depuis 1948.

Des deux côtés, une vérité s’affirme. Les extrémistes juifs répètent que la terre d’Israël leur a été donnée par Dieu, et que cela est dit, et même écrit, dans la Bible. Quant à leur État, il est reconnu par ce qu’il est convenu d’appeler « la communauté internationale ». Les Palestiniens, de leur côté, soutiennent qu’ils sont ici chez eux, depuis l’origine des temps, et qu’ils en ont été chassés par un coup de force arbitraire.

Le propos du romancier n’est pas de nous dire : c’est celui-ci qui a raison, c’est ainsi qu’il faudrait agir, je vais vous dire la solution. Il est un homme aux aguets, un homme étonné, souvent déchiré, qui ne cherche ni à prêcher, ni à convaincre. Il est là pour montrer et pour raconter. Son boulot est de trouver la circonstance précise qui permettra aux uns et aux autres de s’exprimer, et si possible d’agir, comme si ces personnages, nés de lui, existaient vraiment. Il est de nous entraîner peu à peu dans l’enchevêtrement des arguments, dans les souvenirs et les rancœurs inoubliables, dans les violences dissimulées sous des couleurs de justice, dans les couloirs secrets, et dangereux, de l’intégrisme.

Car rien n’est pire qu’une vérité divine, que cette vérité qu’il n’est pas question, un seul instant, de discuter. Ceux qui s’accrochent à cette « révélation » (généralement très ancienne et floue) affirment sans se lasser, sans en démordre : « Voilà, j’ai trouvé la vérité, elle est dans ce livre-là et pas dans un autre. C’est une vérité établie pour toujours. Tout ce que nous devons savoir est là, inutile de chercher ailleurs, nous n’y toucherons plus jamais et nous allons l’imposer aux autres. »

Il peut paraître extravagant qu’au début du XXIe siècle nous en soyons encore là. Mais c’est ainsi. Le romancier, comme ses lecteurs, doivent l’admettre. Aucune lamentation, ni indignation, n’est ici de mise. Olivier Gérard raconte directement son histoire. Il va droit au but, avec des mots et des gestes simples, avec des phrases courtes, en se mettant à la place de ses personnages, à qui les causes mêmes du conflit échappent, souvent. Il s’avance en terrain miné, s’efforçant de ne prendre parti ni pour celui-ci, ni contre celui-là. Il va jusqu’au point extrême où ses personnages pensent qu’ils doivent aller, au risque de leur vie. Il devient lui-même fanatique, fanatique de sa vérité romanesque, et il sait que des romanciers sont morts pour avoir écrit cette vérité.

Entre les lignes, nous pouvons aussi nous demander si, dans ce livre ardent, nous ne pourrions pas trouver trace de nos convictions personnelles, si vieilles et enracinées qu’elles nous paraissent indiscutables ; si nous ne pourrions pas découvrir, à tel ou tel détour, que chacun de nous est un intégriste, et qu’il est son propre adversaire, son propre tueur.


Jean-Claude Carrière (Paris, 3 mai 2010)

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